Face à une agression : que fait vraiment notre cerveau ? — Interview d’un expert en protection rapprochée

Face à une agression : que fait vraiment notre cerveau ? — Interview d’un expert en protection rapprochée

Q & R — Grand Entretien #1

Face à une agression, que fait vraiment notre cerveau ?

Un entretien exclusif sur la sécurité et le comportement humain

Kamouflages

C.B — Expert en Protection Rapprochée

Kamouflages

On entend souvent parler du « cerveau reptilien », du « cerveau émotionnel » et du « cerveau rationnel ». Est-ce que, lorsqu'on se fait agresser, notre cerveau reptilien prend le contrôle ?


C.B — Expert en Protection Rapprochée

Ce n'est pas aussi simple.

Le « cerveau reptilien » fait partie de ce qu'on appelle en neuro sciences le cerveau tri-unique composé également des cerveaux " neo cortex" et " mammifère"  qui correspondent à l'organisation du cerveau humain.

En revanche, il existe bien une chose très réelle : face à une menace, notre organisme peut déclencher des réactions extrêmement rapides, avant même que nous ayons consciemment analysé la situation.

Vous voyez un objet arriver vers votre visage : vous vous baissez. Vous entendez un bruit violent derrière vous : vous sursautez. Quelqu'un vous saisit brutalement : votre corps réagit.

Vous n'avez pas organisé une réunion avec votre cortex préfrontal pour décider de la stratégie. Le système nerveux a déjà commencé à agir.


Kamouflages

Donc notre cerveau peut agir avant que nous ayons compris ce qui se passe ?


C.B

Oui. Et c'est fondamental pour comprendre le comportement humain face au danger.

Notre cerveau reçoit constamment énormément d'informations. Dans une situation urgente, certaines informations doivent être traitées extrêmement rapidement.

Imaginez qu'une voiture fonce vers vous. Vous n'allez pas commencer par vous demander :

« Quelle est exactement la marque de cette voiture ? Quelle est sa vitesse ? Quelle est sa trajectoire ? Quelles sont mes différentes options ? »

Vous allez probablement vous écarter. La survie privilégie parfois la vitesse de réaction à la sophistication de l'analyse.


Kamouflages

Mais alors, pourquoi dit-on souvent : « Dans une situation dangereuse, il faut garder son sang-froid » ?


C.B

Parce que c'est effectivement souhaitable. Mais il y a une différence entre vouloir rester calme et pouvoir rester calme lorsqu'un couteau apparaît à trente centimètres de votre visage.

Hors conflit , nous sommes tous extrêmement intelligents et compétents . En condition réelle, les choses deviennent très différentes.

Le stress aigu perturbe l'attention, la perception du temps et notre capacité à envisager plusieurs options simultanément. C'est pourquoi certaines personnes prennent des décisions très différentes de celles qu'elles pensaient prendre.


Kamouflages

Vous êtes en train de dire que quelqu'un croit savoir exactement ce qu'il devrait faire et être incapable de le faire ?


C.B

Absolument. Et c'est quelque chose qu'il faut arrêter de juger trop facilement.

On entend parfois :

« Moi, si quelqu'un sort un couteau, je lui casse le bras. »

Très bien. Mais personne ne sait réellement comment son organisme réagira avant d'avoir été confronté à une situation comparable.

Certaines personnes vont fuir. D'autres vont se défendre. Certaines vont être tétanisées. D'autres vont crier. Et certaines vont avoir une réaction qui leur semblera complètement irrationnelle après coup.


Kamouflages

La fameuse sidération ?


C.B

Oui. Le freeze, ou état de sidération, est une réaction possible face à une menace. Et dans cette situation c'est le reptilien qui est décisionnaire.

Une personne peut voir le danger, savoir qu'elle devrait bouger et pourtant rester momentanément paralysée. Ce n'est pas nécessairement de la lâcheté. Ce n'est pas nécessairement un manque de volonté. C'est une réaction du système nerveux face à une menace importante.


Kamouflages

Et quelles sont les autres composantes du reptilien ? 


C.B

On les appelle fight or flight, combattre ou fuir mais de façon non réfléchie et désorganisée ce qui est le principe même du reptilien . 


Kamouflages

Mais pourquoi certains deviennent agressifs alors que d'autres paniquent ?


C.B

Quand le reptilien prend le contrôle lors d'une agression ou d'un danger mortel il est l'unique décisionnaire et totalement déconnecté des cerveaux neo cortex et mammifères . La réaction du reptilien dépendra donc de la situation, de la perception ou du niveau de la menace, de l'expérience.



Kamouflages

Donc les gestes très techniques qu'on voit dans certaines vidéos de self-défense ne sont pas forcément aussi faciles à reproduire dans la réalité ?


C.B

Voilà. À l'entraînement, dans un environnement contrôlé, avec un partenaire coopératif, on peut réaliser une séquence extrêmement propre.

Dans la réalité, vous avez :

  • la surprise ;
  • le stress ;
  • le mouvement ;
  • la peur ;
  • le bruit ;
  • la mauvaise visibilité ;
  • éventuellement plusieurs personnes ;
  • un sol qui peut être glissant ;
  • et surtout, un adversaire qui ne coopère absolument pas.

Le problème n'est donc pas seulement :

« Est-ce que je connais cette technique ? »

La vraie question est : « Est-ce que mon cerveau et mon corps seront capables de l'exécuter dans ces conditions ? Non parce que toutes les techniques et entrainements sont du domaine du neo cortex ou plus rarement du cerveau mammifère , le reptilien n'apprend jamais rien et est décisionnaire unique dans les situations extrêmes. 

  


Kamouflages

Donc il faudrait s'entraîner sous stress ?


C.B

Oui, c'est une condition nécessaire mais pas suffisante, il faut des conditions d'exercice au plus proche de la réalité sans oublier que l'on ne pourra jamais  vraiment affabuler (leurrer) le cerveau.  Le but à atteindre est de pouvoir reculer le moment où le reptilien prendra le contrôle  

 


Kamouflages

Vous êtes donc plutôt partisan de la fuite ?


C.B

Oui je suis partisan de la fuite tant que les conditions le permettent.

Une agression n'est pas un concours. Le but n'est pas de gagner. Le but est de rentrer chez soi.


Kamouflages

Mais si on ne peut pas fuir ?


C.B

Alors la situation change. Et c'est précisément là que les équipements de protection peuvent avoir leur intérêt.

Un vêtement de protection ne rend pas invulnérable. Il ne remplace ni la vigilance, ni l'évitement, ni la fuite. Il est l'unique  protection entre l'arme adverse (quelque soit l'arme blanche) et vous.  Ceci est encore plus impératif dans un combat asymetrique (seul contre plusieurs adversaires ou adversaire armé), ces derniers tant beaucoup plus fréquents qu'un combat symetrique où on est à armes égales. 

C'est une logique comparable à celle d'une ceinture de sécurité. On ne met pas sa ceinture parce qu'on prévoit d'avoir un accident. On la met parce qu'on sait qu'on ne contrôle pas tout.


Kamouflages

Donc finalement, le problème commence avant même l'agression ?


C.B

Exactement. La préparation ne consiste pas uniquement à apprendre à se battre. Elle commence beaucoup plus tôt.

Observer. Anticiper. Éviter. Garder une distance. Identifier une sortie. Savoir où se mettre à l'abri et disposer d'une protection adaptée.

Parce qu'au moment où l'agression commence, il est trop tard pour apprendre comment fonctionne son cerveau.




*


POUR ALLER PLUS LOIN

Cerveau reptilien, cerveau mammifère, néocortex : comprendre l'enchaînement

Tout au long de cet entretien, Christophe fait référence au cerveau reptilien, au cerveau mammifère et au néocortex. Ces trois notions permettent ici de comprendre les différentes étapes qui peuvent se succéder lorsqu'une personne est confrontée à une menace.

L'idée essentielle est simple : plus la menace devient immédiate et intense, plus la réaction peut devenir rapide, automatique et difficile à contrôler consciemment.

On peut donc représenter l'enchaînement de cette manière :

PERCEPTION DU DANGER → RÉACTION ÉMOTIONNELLE → ANALYSE → DÉCISION → ACTION

Mais lorsque la menace devient extrêmement brutale ou vitale, cet enchaînement peut être profondément perturbé.


LE CERVEAU REPTILIEN

Dans la grille de lecture utilisée dans cet entretien, le cerveau reptilien correspond à la réaction la plus primitive et la plus automatique face au danger.

Il ne réfléchit pas au sens où nous l'entendons habituellement. Il réagit.

Face à une menace brutale, il peut déclencher les grandes réponses instinctives que nous avons évoquées : fight, flight ou freeze — combattre, fuir ou se figer.

C'est notamment ce qui explique pourquoi une personne peut avoir l'impression de savoir parfaitement ce qu'elle devrait faire, mais produire une réaction complètement différente lorsque le danger devient réel.


LE CERVEAU MAMMIFÈRE

Le cerveau mammifère correspond ici à la dimension émotionnelle de la réaction : la peur, le stress, l'émotion et la perception subjective de la menace.

C'est cette dimension qui peut modifier très rapidement notre manière de percevoir une situation. Le danger n'est plus simplement une information : il devient une expérience émotionnelle.

Plus la peur et le stress augmentent, plus il devient difficile de conserver une analyse calme et complète de la situation.


LE NÉOCORTEX

Le néocortex représente, dans cette grille de lecture, la partie qui permet notamment d'analyser, de réfléchir, d'anticiper, de comparer différentes possibilités et de prendre une décision.

C'est également dans ce registre que se trouvent les apprentissages, les connaissances et les techniques que nous avons acquis.

C'est pourquoi une personne peut connaître parfaitement une technique à l'entraînement et pourtant ne pas parvenir à l'utiliser comme prévu lorsque la situation devient réellement dangereuse.

Le problème n'est pas toujours de savoir quoi faire. Le problème est de savoir ce que notre cerveau et notre corps feront lorsque le danger deviendra réel.

L'ENCHAÎNEMENT

On peut donc reprendre toute la séquence de l'entretien :

  • Le danger est perçu : le cerveau reçoit l'information.
  • La menace est ressentie : la dimension émotionnelle et le stress apparaissent.
  • Le néocortex analyse : que se passe-t-il ? Que puis-je faire ? Où puis-je aller ?
  • La situation s'intensifie : la capacité d'analyse peut diminuer.
  • Le reptilien peut prendre le dessus : la réaction devient alors beaucoup plus automatique.
  • Fight, flight ou freeze : combattre, fuir ou se figer.

C'est précisément pour cette raison que Christophe insiste sur la préparation. L'objectif n'est pas de croire que l'on pourra tout contrôler le jour venu. L'objectif est de préparer son cerveau et son corps avant que la situation ne devienne incontrôlable.

Et c'est aussi dans cette logique que prennent place les équipements de protection : ils doivent être disponibles avant l'agression, et non au moment où celle-ci commence.

« Au moment où l'agression commence, il est trop tard pour apprendre comment fonctionne son cerveau. »

Christophe Brunet — Expert en Protection Rapprochée

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