JOURNAL DE LA SÉCURITÉ – Hors-Série Psychologie N°8 : Pourquoi les témoins n’interviennent pas toujours — la science de l’effet spectateur
Pourquoi les témoins n’interviennent pas toujours
La science de l’effet spectateur
Chaque fois qu’une agression est filmée ou rapportée par les médias, une même question revient : « Comment est-il possible que personne ne soit intervenu ? »
Les commentaires sont souvent sévères. « Moi, je serais intervenu. » « Les gens sont devenus indifférents. » « Plus personne n’a de courage. »
Pourtant, depuis plus de cinquante ans, les psychologues savent que cette réaction n’est pas aussi simple. Dans certaines circonstances, plus il y a de témoins… moins chacun se sent responsable d’agir.
Une affaire qui a changé la psychologie
En 1964, une jeune femme nommée Kitty Genovese est assassinée à New York. À l’époque, plusieurs journaux affirment que des dizaines de voisins auraient assisté à l’agression sans intervenir. Les recherches historiques menées des années plus tard ont montré que ce récit était largement simplifié et contenait plusieurs erreurs factuelles.
En revanche, cette affaire a suscité une question fondamentale chez deux psychologues américains : John Darley et Bibb Latané. Leurs travaux allaient devenir l’une des références majeures de la psychologie sociale.
Pourquoi certaines personnes n’aident-elles pas lorsqu’elles sont témoins d’une urgence ?
Une découverte surprenante
Darley et Latané ont réalisé plusieurs expériences devenues célèbres. Dans l’une d’elles, des participants pensaient discuter avec d’autres personnes par interphone. Au cours de l’échange, l’un des interlocuteurs simulait une crise grave.
Les résultats furent étonnants :
- Lorsque le participant croyait être le seul témoin, il intervenait très rapidement.
- Lorsqu’il pensait que plusieurs personnes entendaient également l’appel à l’aide, le taux d’intervention diminuait fortement.
Chacun supposait inconsciemment que quelqu’un d’autre allait agir.
Plus nous sommes nombreux, moins chacun se sent responsable
Notre cerveau raisonne souvent ainsi :
- Quelqu’un a sûrement déjà appelé les secours.
- Une autre personne va intervenir.
- Ce n’est peut-être pas si grave.
Ce mécanisme est automatique. Il ne traduit pas forcément un manque d’empathie. Il constitue simplement un raccourci cognitif.
Lorsque personne ne bouge…
Nous avons tendance à regarder les autres pour comprendre la situation. Si tout le monde reste immobile, notre cerveau peut conclure : « Il n’y a peut-être pas de véritable danger. »
Chaque personne doute. Mais chacun interprète l’absence de réaction des autres comme un signe que la situation n’est pas urgente.
Résultat : personne n’agit.
Le cerveau cherche avant tout à éviter l’erreur
Avant d’intervenir, plusieurs questions surgissent presque instantanément :
- Ai-je bien compris ce qui se passe ?
- Est-ce réellement une agression ?
- Vais-je me tromper ?
- Est-ce dangereux pour moi ?
- Quelqu’un est-il déjà en train d’agir ?
Toutes ces évaluations prennent du temps. Or certaines agressions durent moins d’une minute.
La peur n’explique pas tout
Contrairement à une idée répandue, l’effet spectateur ne signifie pas que les témoins sont lâches. De nombreuses études montrent qu’ils hésitent principalement parce qu’ils ne savent pas :
- ce qui est réellement en train de se produire ;
- si leur intervention sera utile ;
- comment agir sans aggraver la situation.
Cette hésitation peut suffire à faire perdre de précieuses secondes.
Peut-on réduire cet effet ?
Oui. Les chercheurs ont montré qu’un élément simple change souvent tout. Lorsqu’une victime s’adresse directement à une personne précise :
« Vous, avec la veste bleue, appelez le 17 ! »
La responsabilité devient individuelle. Le cerveau ne peut plus se cacher derrière le groupe.
Les chances d’obtenir une réaction augmentent nettement.
Et si vous êtes témoin ?
Les spécialistes de la gestion des urgences recommandent plusieurs principes simples :
- analyser rapidement la situation ;
- alerter immédiatement les secours si nécessaire ;
- désigner une personne précise pour appeler les services d’urgence plutôt que de lancer un appel général ;
- éviter de créer un attroupement inutile ;
- ne pas se mettre en danger de manière inconsidérée.
Intervenir ne signifie pas forcément affronter un agresseur. Dans de nombreux cas, prévenir rapidement les secours, attirer l’attention ou guider d’autres personnes constitue déjà une aide précieuse.
Décryptage du Journal de la Sécurité. L’effet spectateur nous rappelle une réalité essentielle : le comportement humain en situation de crise est rarement celui que nous imaginons. Notre cerveau est influencé par :
- le comportement des autres ;
- l’incertitude ;
- la peur de se tromper ;
- la diffusion de responsabilité.
La prochaine fois que vous verrez une vidéo d’agression où personne ne semble intervenir, posez-vous une autre question : les témoins ont-ils réellement choisi de ne rien faire… ou leur cerveau a-t-il été victime de mécanismes psychologiques étudiés depuis plus d’un demi-siècle ?
Conseils pratiques
Dans la même série
Hors-Série Scientifique N°7
Pourquoi notre cerveau se trompe parfois face au danger →Hors-Série Scientifique N°6
Pourquoi les foules prennent parfois des décisions irrationnelles →Hors-Série Scientifique N°5
Freeze : pourquoi le cerveau se fige face au danger →Hors-Série Scientifique N°4
5 faits scientifiques sur les agressions au couteau dont on parle rarement →Hors-Série Scientifique N°3
Pourquoi notre cerveau perçoit parfois le danger… trop tard →Hors-Série Scientifique N°2
Les 7 erreurs que la majorité des gens commettent en situation de stress →