La fantastique histoire du refus d'obtempérer

La fantastique histoire du refus d'obtempérer

Histoire & Droit

La fantastique histoire du refus d'obtempérer

Une vieille histoire française qui roule depuis 1851


On pourrait croire que le refus d'obtempérer est une invention récente, née quelque part entre le scooter sans plaque, le téléphone portable et le « j'ai pas vu les policiers ». Pas du tout. Le phénomène est beaucoup plus ancien. Tellement ancien qu'à l'époque où la France commençait tout juste à réglementer sérieusement la circulation, certains conducteurs avaient déjà trouvé une idée brillante : quand un agent demande de s'arrêter, continuer.

Et contrairement à ce que l'on pourrait imaginer, ce n'est pas la voiture qui a inventé le problème. C'est l'être humain.

1851 : quand le refus d'obtempérer avait déjà 135 ans d'avance sur nous

L'une des premières bases juridiques clairement identifiées se trouve dans la loi du 30 mai 1851 sur la police du roulage et des messageries publiques.

Son article 10 sanctionnait déjà le conducteur qui refusait, malgré une sommation, d'arrêter son véhicule afin de permettre les vérifications prévues par la loi.

À l'époque, évidemment, pas de BMW Série 1, pas de scooter Tmax, pas de voiture volée avec une plaque à moitié arrachée. On parle de voitures, diligences, véhicules hippomobiles et messageries publiques.

« Monsieur, veuillez vous arrêter. »
— Le conducteur pouvait déjà répondre, avec la technologie de l'époque : « Non. »

Sauf qu'en 1851, dire non impliquait généralement de continuer avec deux chevaux, ce qui limite légèrement la notion de « fuite à très grande vitesse ».

Le plus drôle : le problème existait avant l'automobile

C'est probablement le point le plus intéressant de cette histoire. Le premier grand texte français sur la circulation automobile n'arrive qu'en 1899, avec le décret du 10 mars 1899 relatif à la circulation des automobiles.

Mais le principe d'obéir aux injonctions des agents existe déjà. La voiture arrive donc dans un système qui avait déjà prévu une chose essentielle :

Le principe fondateur

  • Le conducteur est censé s'arrêter quand l'autorité lui demande de le faire
  • Ce principe précède l'automobile de plusieurs décennies
  • La technologie évoluera ensuite beaucoup plus vite que la psychologie humaine

1899 : apparition de l'automobile… et disparition progressive de l'excuse du cheval

En 1899, l'automobile commence à prendre sa place sur les routes. Le conducteur doit notamment être titulaire d'un certificat de capacité. Autrement dit, l'État commence à se dire :

« Puisque ces engins peuvent aller beaucoup plus vite qu'un cheval, il serait peut-être préférable de savoir qui les conduit. »
— Une idée assez visionnaire.

Et surtout, les autorités comprennent rapidement qu'une automobile présente un petit défaut par rapport à une diligence : elle peut partir beaucoup plus vite. Le problème du refus d'obtempérer prend donc progressivement une autre dimension.

1949 : même les cyclistes entrent dans le débat

Et là, l'histoire devient franchement savoureuse.

En 1949, un cycliste poursuivi après avoir ignoré les sommations de gendarmes est relaxé. Pourquoi ? Parce que les magistrats se réfèrent à la loi de 1851 et considèrent que le texte concernant les « véhicules à essieux » ne s'applique pas clairement à la bicyclette.

L'affaire remonte devant la cour d'appel de Dijon. Le procureur tente alors de démontrer que la bicyclette doit être considérée comme un véhicule à essieux. Et son argument est magnifique :

« Si la brouette est considérée comme un véhicule à essieux, pourquoi pas la bicyclette ? »
— Le procureur de Dijon, 1949 (Le Monde.fr)

La cour ne suit finalement pas son raisonnement. Résultat : en 1949, on découvre donc qu'il existe potentiellement une catégorie de personnes pouvant entendre « Halte ! Police ! » et répondre juridiquement : « Désolé monsieur, je suis à vélo. »

1958 : le refus d'obtempérer passe à la vitesse supérieure

C'est en 1958 que le législateur décide de moderniser sérieusement la matière. Le nouveau Code de la route transforme le refus d'obtempérer : ce qui était auparavant une simple contravention devient un délit.

L'article L.4 du nouveau Code de la route définit alors précisément le refus d'obtempérer. Il faut notamment un refus conscient d'obéir à une sommation de s'arrêter émanant d'un fonctionnaire ou d'un agent habilité, lui-même identifiable par des insignes extérieurs et apparents.

Les sanctions de 1958

  • 10 jours à 3 mois d'emprisonnement
  • 50 000 à 300 000 anciens francs d'amende
  • Ou l'une de ces deux peines
  • Le Sénat débat explicitement en mars 1958 de la « correctionnalisation du refus volontaire d'obtempérer »

Donc non : le refus d'obtempérer n'a pas été inventé en 2017. Il existait déjà depuis plus d'un siècle.

2026 : même problème, beaucoup plus de chevaux

Aujourd'hui, le principe est toujours là. L'article L.233-1 du Code de la route sanctionne le conducteur qui n'obtempère pas à une sommation de s'arrêter émanant d'un agent habilité et identifiable.

La peine encourue est désormais de deux ans d'emprisonnement et 15 000 € d'amende. Peuvent également s'ajouter suspension ou annulation du permis, confiscation du véhicule, stage de sensibilisation, etc.

En 1851 : « Arrêtez la diligence ! » — Le conducteur pouvait partir avec deux chevaux.
En 2026 : « Police ! Arrêtez-vous ! » — Le conducteur peut partir avec 150 chevaux, un turbo, une boîte automatique et Google Maps.

Le problème reste pourtant exactement le même.

Ce qui a changé… et ce qui n'a pas changé

La technologie a considérablement évolué. La puissance des véhicules aussi. Les communications radio, les caméras, les véhicules rapides, les plaques d'immatriculation et les systèmes de vidéoprotection rendent aujourd'hui une fuite beaucoup plus difficile à dissimuler.

Mais le comportement fondamental, lui, est remarquablement ancien :

1851
« Arrêtez la voiture. »
1949
« Est-ce qu'une bicyclette compte comme une voiture ? »
1958
« Bon, puisque vous refusez, ça devient un délit. »
2026
« Monsieur, sortez du véhicule. » — « Je connais mes droits. »

Et quelque part, depuis 1851, un vieux cocher regarde la scène en soupirant : « Je vous avais pourtant dit que ça finirait comme ça. »

Le refus d'obtempérer n'est pas nouveau. Ce qui est nouveau, c'est la vitesse à laquelle on peut aujourd'hui refuser d'obtempérer. Et ça, manifestement, l'être humain a très bien su l'optimiser.


Sources

Références juridiques

  • Loi du 30 mai 1851 sur la police du roulage et des messageries publiques (Decalog)
  • Affaire du cycliste de 1949 — Cour d'appel de Dijon (Le Monde.fr)
  • Débats parlementaires de 1958 sur la correctionnalisation du refus d'obtempérer (Sénat)
  • Code de la route actuel, article L.233-1 (Légifrance)

Publications en lien

Saint-Priest — Un homme tué au couteau dans un hôtel d'hébergement d'urgence canicule
Journal de la Sécurité Saint-Priest, mercredi 24 juin, 16h30. Dans un hôtel transformé en lieu d'accueil d'urgence ca...
La suite ici
Commerçants et personnels d'accueil : faut-il envisager une protection anti-couteau ?
Journal de la Sécurité — Professions Les agressions envers les commerçants et les personnels en contact avec le pub...
La suite ici
Erreur N°6 — Rester dans une zone dont on ne peut plus sortir facilement
JDS — ERREURS À NE PAS COMMETTRE N°6 La plupart des gens observent les personnes. Peu de gens observent les lieux. ...
La suite ici